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vendredi 19 février 2016

De la guerre d'indépendance au Québec


Le calvaire du Canada anglais : nous traiter en égaux
De la guerre d'indépendance au Québec



Avec cette sixième chronique, je poursuis les échanges entamés avec ceux qui me suivent sur ce fil.



Tout récemment M. Normand Paiement, appelait de ses voeux «une thérapie collective» qui  «doublée d’une modification radicale du message véhiculé jusqu’ici par les nationalistes permettra de mettre définitivement le cap sur le pays du Québec...»(1)



L'idée du renouvellement du message refait périodiquement surface comme un moyen d'exorciser le sentiment d'insuccès qui suit les nationalistes comme leur ombre. Cette idée n'est pas sans séduire, mais le défi se heurte toujours à l'incapacité de dépasser les vœux pieux. Admettons que le «renouvellement» peut devenir angoissant pour un mouvement peuplé de têtes grisonnantes, attachées à un récit bien assimilé qu'ils peinent à reconsidérer. Mais tôt ou tard, pour refaire de la cohérence, on se trouve forcé de poser un second regard sur une tranche d'histoire à la lumière des résultats obtenus. C'est un peu le «contrôle de la qualité» qui se pointe pour comparer le devis des acteurs du passé avec le produit fini. Le «révisionnisme» est le terme consacré qu'on emploie, un terme sans connotation particulière au départ, pour désigner l'exercice d'actualisation du récit. Or la «modification radicale du message», qu'on peut s'amuser à relier à la «saison des idées» de Bernard Landry et à d'autres saillies du même genre, peut-elle vraiment émerger sans retourner toutes les pierres de nos certitudes ?

Prenant au mot M. Paiement, je mets la main à la pâte pour y aller de mon petit essai révisionniste. Je vais tenter de montrer comment de probables thérapeutes du collectif qui s'étaient présentés à nous, néo-français du Québec, «doublé(s) d'une modification radicale du message» ont été renvoyés aux oubliettes par ceux qui «n'ont … eu de cesse de chercher à plaire (ou du moins à ne pas déplaire) à l'envahisseur britannique», dans «l'espoir – vain – que les ¨Anglais¨ vont un jour nous aimer et nous respecter. »(2)



De Gaulle :ou quand l'État se présente là où on ne l'attend pas
Pour ceux qui ont lu ma dernière chronique, on me permettra de revenir sur l'Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940, (3) on verra plus loin que ce n'est pas sans intérêt. Aux alentours de cette date, l'État français s'installait à Vichy sous l'autorité du Maréchal Philippe Pétain qui avait demandé de signer l'armistice avec l'Allemagne nazie. La déroute de l'armée française qui laissait des pertes considérables en vies humaines avait provoqué la stupeur générale. Il ne restait pour la France d'autre voie que de mettre fin aux hostilités dans l'humiliation. Le gouvernement ne siégerait plus à Paris ville occupée, mais à Vichy, dans le Sud, épargnée de l'occupation par la Wehrmacht.



Charles De Gaulle, un colonel qui avait fait sa marque comme officier de chars, fraîchement promu général, n'avait ni l'autorité politique ni l'effectivité sur la patrie qu'il quittait lorsqu'il franchit la Manche, ne tenant ni Paris ni Vichy, au moment de livrer son fameux Appel. Il usa de toute la force de sa notoriété et fit preuve d'une grande ténacité pour obtenir une forme de reconnaissance officieuse de la Grand-Bretagne qui l'autorisa à parler sur les ondes de la BBC et à organiser la résistance.



En dépit de toutes les circonstances décourageantes dont il héritait et de la plus grande incertitude quant à l'avenir, Vichy l'avait condamné à mort et déchu de sa nationalité, il réussit à s'imposer comme le chef de la résistance et graduellement, avec les Forces de la France libre, il finit par atteindre de facto le statut de chef d'État concurrent de Vichy, puis de toute la France. Il aura fallu cinq ans dans les aléas de la guerre pour que la France insoumise qu'il avait choisi d'incarner s'impose. Par la puissance de son message politique idoine, un geste téméraire s'était trouvé transformé en légitimité et en effectivité étatiques incontestables.



Même si la comparaison a ses limites quand on la ramène au Québec, l'exemple tient la route pour illustrer mon propos. Savoir que la question de l'État, élément structurant par excellence de la nation et qui lui donne son existence, ne se présente pas nécessairement sous la forme qu'on l'attend. L'État du Québec, qu'on présume à Québec, au parlement, constitué par l'autorité et les actes de l'Assemblée nationale, pouvait-il se présenter autrement en 1995? Selon moi, il aurait très bien pu se présenter sous la forme incarnée de son premier ministre, chef du camp du oui et première figure de l'État.



S'il est indispensable de recentrer les efforts d'indépendance dans l'État du Québec avec l'exercice de la souveraineté dont il dispose déjà sans l'utiliser pleinement, il faut aussi admettre que celui-ci, dès qu'il voudra étendre le domaine de son indépendance, ne pourra jamais prétendre affronter l'État d'en face dix fois plus puissant avec une égalité de moyens. Autrement dit, le combat du Québec ne pourra jamais se faire à armes égales avec l'État fédéral. Le Québec sera donc obligé de recourir aux moyens de la «guerre asymétrique» pour avancer s'il veut un jour prévaloir. Prenons garde aux termes. Guerre asymétrique ici ne peut être qu'une lutte pacifique. Une lutte déterminée mais prudente, sachant que pratiquement tous les épisodes de violence qui ont ponctué notre histoire, incluant les événements de 1837-38, ne se produisirent qu'à la suite de provocations, sous l'initiative et dans l'intérêt de l'État d'en face et se soldèrent tous par des reculs considérables en ce qui nous concerne. (4)
   
Entre le Québec et le Canada, ce sera toujours une lutte de David contre Goliath. Une lutte dont l'issue est incertaine, comme celle qu'entama de Gaulle le 18 juin 1940. Une leçon de notre histoire c’est que les coûts de l'échec sont toujours très lourds, la leçon demande à un chef d'État d'apprendre à saisir toutes les occasions pour faire rebondir le Québec sur ses pieds avec un sourire gavroche s'il le peut, là où les circonstances sont contraires, comme là où le fédéral ne l'attend pas. Des coups d'audace ne peuvent être exclus, et il y a même des moments où ceux-ci apparaissent incontournables. Dans certaines circonstances, les forces d'émancipation politique du Québec ne peuvent échapper à la résistance au prétexte que les formes dans lesquelles celle-ci les convoque ne font pas l'affaire. Ce qui veut dire que toute autre voie, incidemment celle de la démission spectaculaire de 1995, ne pouvait que nous faire encaisser un recul supplémentaire après celui qui nous avait déjà fortement ébranlé en 1980.



Du politicien et de l'homme d'État
Quand il a décidé de tenir le référendum de 1995, la préparation des forces du oui en témoigne, il était clair pour le PQ qu'il ne partait pas en guerre. Il partait en campagne pour que les Québécois se disent oui à eux-mêmes; armé d'une formule référendaire vertueuse, démocratique et sans tache... presque du «Sancho : mon épée, mon armure...», pour aller dans le lyrique sinon le pathétique.  



Certes, à l'opposé, le Canada est en guerre larvée perpétuelle contre nous. Mais il fallait qu'on continue de s'interdire d'en faire mention ou d'en tenir compte. Mieux valait faire la guerre des «Nous contre les nous», une sorte de guerre des tuques pour adultes. Bref, même s'il ne le savait pas (ou ne voulait pas le savoir), le Parti québécois, en déclenchant la campagne référendaire procédait à l'ouverture de nouvelles hostilités avec notre ennemi séculaire. Or, dans une quête d'indépendance qui s'inscrit dans un long fil d'opposition entre adversaires de taille inégale, tout engagement, même si on peut à juste titre aujourd'hui qualifier l'idée même de cet engagement de mal avisée au départ, ne permet pas une fois le train en marche de l'arrêter avant d'en être absolument contraint, avant d'avoir épuisé toutes ses munitions sous peine de dommages additionnels à notre fragile confiance nationale.



La stratégie référendaire est dès lors apparue funeste dans cette frivolité d'avoir misé le destin d'un peuple sur un événement politique artificiel, sorti de nulle autre part que du pur et simple volontarisme politique. D'ailleurs, n'est-il pas présomptueux de croire que la nation dominée peut choisir délibérément et à son avantage le théâtre de l'engagement? Il est permis d'en douter. C'est pourquoi le référendum par son intention de trancher, par sa solennité de l'irrémédiable, excusait d'avance les chefs politiques de ne pas rebondir dans l'esprit de la guerre larvée prolongée, asymétrique et d'intensité variable. En stratégie militaire, faire dépendre toute la guerre de l'issue d'un seul combat est une faute gravissime. Le résultat s'est soldé par le renforcement de «la fatalité du destin» entériné par «notre» passage au vote. Le combat référendaire était «égocentré» dès le départ : «se dire oui à nous-mêmes» excluait d'entrée de jeu de cibler le principal protagoniste et excluait d’évoquer le poids du rapport de subordination de nation à nation, comme le discours de clôture et la suite des événements l'illustrèrent de nouveau.   



Avec son discours de clôture de 1995, Jacques Parizeau se situait dans la politique, par contraste avec la possible mais rare grandeur de l'homme d'État. Accidentellement, il révélait au monde comme à nos adversaires que nous n'étions pas pour être les pitbulls de notre indépendance. Entre 1961 et 1987, le nombre de psychologues en pratique privée est passé de 179 à 680 par 1 000 000 habitants (Pour remplacer 150 prêtres séculiers/ 100 000 en 1961 au plus fort de leur présence, dans le «priest ridden Quebec»), sans que le taux de suicide ne prenne une courbe descendante. (5) Avec ça, les Québécois, les hommes, saupoudrés d'un peu de féminisme, ont appris le lâcher prise. Les Québécois, soyons nous-mêmes, éprouvent beaucoup de difficulté à vivre une situation politique tendue. Ils préfèrent même ne pas la voir venir, espérant, toujours à tort, ne pas avoir à l'affronter. Entre le «continuons le combat» et le «lâcher prise», ce dernier aura prévalu.

Dans le fil de la thérapie qui nous est ci-haut recommandée, j'en arrive à croire qu'il nous faut méditer sur la cause de notre indulgence, voire de notre admiration pour des chefs qui échouent alors que d'autres nations ne vénèrent que les vainqueurs. Nous sommes probablement très indulgents envers nos chefs car nous nous identifions à leur défaite. Familière, elle suscite chez nous plus de sympathie que de rage. Et comme Dollar des Ormeaux était un vainqueur, depuis la Révolution tranquille on a chipoté, il n'est plus montrable.  



La Révolution tranquille et le désenchantement
Les chefs politiques du XXè siècle qui ont le plus contribué à donner confiance à la nation québécoise sont Jean Lesage et Daniel Johnson, auxquels il faut ajouter le mal-aimé Maurice Duplessis.(6) Ces trois chefs d'État, en partie sous l'influence d'une élite intellectuelle à la tête de laquelle figurait Lionel Groulx, nous ont fait graduellement évoluer vers une perception plus positive de nous-mêmes. Ils nous ont donné le goût d'entreprendre grâce à leurs francs succès aux commandes de l'État. Il faut dire en toute justice que la situation économique de l'après guerre les favorisait dans leur volonté de rénover et d'innover, sans parler du consensus national qui convergeait en faveur de l’instrument étatique. Mais ne le cachons pas, une partie de la mise à niveau de ces années là et de celles qui suivirent a consisté dans l'américanisation accélérée de nos mœurs, dans laquelle l'État s'est vu lui-même transformé. On a assisté à la mise en place d'une technocratie standardisée à l'aune des prescriptions anglo-saxonnes, ce qui préparait le terrain pour l'intégration continentale ultérieure (ALENA – NORAD) et mondiale (TAFTA – OTAN) au son de la musique anglaise et du cinéma d'Hollywood. Cette intégration culturalo-militaro-économique, qui s'appropriait au passage une partie de la souveraineté nationale, ne pouvait s'accomplir que par la destruction des résistances traditionnelles au monde anglo-saxon, lesquelles étaient intégrées dans la pratique religieuse catholique et son pouvoir conséquent. En partant de sa base évangélique, il s'agissait d'une doctrine du partage, réservée sur le mercantiliste à tout crin, plus en harmonie dans ses fondements avec ce qu'on appellerait aujourd'hui le «monde durable», noircie à gros traits, cette «infamie» devait disparaître.



En fait, la Révolution tranquille a été marquée par une double et contradictoire influence. Celle de la prise en main nationale préparée de longue date par Lionel Groulx, épurée peu à peu de la foi religieuse; et celle de l'ouverture au renforcement de l'influence anglo-saxonne, modérée par la faveur du Québec pour le maintien des programmes sociaux (jusque là largement assumés par les communautés religieuses) et pour des initiatives économiques originales. Une partie de l'historiographie aura tenté de faire une synthèse de la Révolution tranquille en la présentant sous la forme d'un «rattrapage» et d'une «modernisation». Une caractérisation qui reste trop générale car elle s'applique à l'ensemble du monde occidental de l'après guerre. D'ailleurs, on pourrait aussi bien caractériser l'époque comme celle de l'américanisation du Canada, de l'Europe, du Japon, etc. Le Québec ne peut se distinguer que par d'autres traits que sont des affirmations telles que le «maîtres chez-nous» de Jean Lesage et de Duplessis et «l'égalité ou l'indépendance» de Daniel Johnson. L'ensemble est relativement contradictoire mais il a tenu grâce à une augmentation importante des moyens de l'État à partir de 1954, attribuables aux impôts récupérés du fédéral par Duplessis et à sa prudence financière, maintenant la dette publique au plus bas, un cadeau à ses successeurs. Mais en rétrospective, l'américanisation culturelle du Québec aura mieux réussie, y compris pour la montée de son influence dans l'appareil d'État, que pour accroître la marge de notre indépendance. Mesurée à l'aune de l'indépendance, la Révolution tranquille est un échec. La gloire à l'individualisme forcené facilitée par la dévastation des structures traditionnelles, la soumission générale aux effets de mode et au dieu de la consommation, à quoi s'ajoute plus récemment la «dictature des minorités», ébranlent la cohésion même de la nation. Mais à l'époque des années 1955 à 1965-70, les plus importantes de la Révolution tranquille, l'opinion publique suivait ses chefs, c'est incontestable. Et toutes ces transformations, qu'on aime ou pas, auront été vécues par la jeunesse comme un appel d'air assez irrésistible.   



Le contexte économique des années Lévesque, Bourassa, Parizeau était déjà moins favorable. Sur le plan politique c'est le déclin de l'optimisme. Bourassa qui nous aura amené à plus de 60% de soutien en faveur de l'indépendance, dans le cadre d'une épreuve de force d'État à État, il faut le rappeler, aura ensuite retourné sa veste. C'était prévisible. Ce fut sa part du désenchantement. Mais pour les palmes du désenchantement, ce sont les référendums des gouvernements Lévesque et Parizeau qui les remportèrent. Risquer le renversement d'une tendance positive patiemment élaborée, qui prenait sa source dans les années 30, ne peut être attribué à nul autres. Ils auront fabriqué le plus d'espoirs déçus. Ils nous auront lancés dans deux aventures référendaires à courte vue, exposant le Québec, qui avait commencé à connaître le goût du succès, à l'humiliation dans deux défaites catastrophiques. Pour aller chercher ça plus loin, à la façon Maurice Séguin, ils auront renforcé les effets de la Conquête et de la subordination sur place.



La «nouvelle souveraineté» et le déni du rapport de domination – ou comment avorta notre thérapie collective
Au tournant des années soixante, l'idée de l'indépendance était en plein essor. Cette idée progressait grâce à la synthèse originale du rapport historique Canada-Québec rendu limpide par l'historien Maurice Séguin. Mais l'idée était aussi inspirée par la décolonisation en Afrique et en Asie, dont les succès étaient d'actualité. Les livres de Frantz Fanon, Albert Memmi et autres circulaient à Montréal. Sur le plan politique arrivent Marcel Chaput, André d'Allemagne suivis de Pierre Bourgault avec un discours décomplexé qui porte un regard jusque là inédit et sans complaisance sur notre réalité qu'ils qualifient de coloniale. Ils n'hésitent pas à faire le procès du Canada et en particulier celui du fédéralisme.



Avec cette nouvelle garde, jeune et articulée, le rapport de force entre deux nations pour leur prépondérance au Québec est rendu explicite et plus transparent que jamais. Dans ce sens, on peut dire que la vision des choses qu'ils mettaient de l'avant, leur analyse du national, se situait dans le prolongement naturel de l'esprit de la Révolution tranquille phase 1, en poussant à ses aboutissements les espoirs qu'avait commencé d'autoriser la période des Duplessis, Lesage et Johnson, une aspiration à l'indépendance qui apparaissait déjà dans des mémoires soumis à la commission Tremblay (1953-56)  (7).



Or qu'est-il advenu de cette tendance? Elle qui apparaissait un temps, en fait jusqu'à l'arrivée du PQ, comme la plus porteuse et la plus dynamique? Cette tendance qui amenait une «modification radicale du message véhiculé jusqu’ici par les nationalistes»? Elle est disparue, renvoyée aux oubliettes, phagocytée par deux courants. Le premier qu'on peut facilement situer à gauche, et l'autre plus difficile à épingler et plus coriace, mais qu'on pourrait qualifier de courant des souverainistes envoutés psychologiquement par un Canada idyllique. Je m'abstiendrai d'élaborer ici sur l'indépendance mise sous condition du socialisme, me contentant d'en rappeler l'existence dès le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN).
  
Le Canada idyllique ou lorsque le réel passe en jugement devant l’irréel
Le deuxième courant, le plus important pour mon propos, est apparu à la faveur d'une scission au sein du parti libéral menée par René Lévesque, à qui Jacques Parizeau se joignit plus tard. Ces nouveaux venus s'imposeront rapidement par la notoriété de René Lévesque qui rendait possible une percée, voire une victoire électorale. Cette tendance sera vite prépondérante. Elle écartera comme des brebis galeuses le courant représenté par les D'Allemagne, Bourgault, etc. lesquels se laissèrent marginaliser après avoir vainement tenté de figurer au sein de la coalition souverainiste avec leur lecture de la problématique nationale, mais leur lecture était interdite. En fait, Chaput est mort, D'Allemagne est retourné à la vie privée et Bourgault a bataillé longtemps pour qu'on lui reconnaisse une place, mais la porte lui a toujours été fermée.



Avec les années Lévesque vient donc un grand malaise. C'est de faire la souveraineté du Québec à l'intérieur du Canada, avec son consentement, en comptant sur la bonne foi de «nos amis et partenaires». Des partenaires difficiles, dirait-on, mais qui nous donneront nos droits sur présentation d'une preuve de volonté populaire. Pour qui aime les choses claires, le malaise tient au fait que cet échafaudage est basé sur une grossière imposture. Le Canada est pingre. Il refuse nos droits comme il les a toujours refusés. L'histoire de sa relation avec les néo-français-acadiens-canayens-québécois-indigènes en atteste. Avec les années Lévesque, nous sombrons dans le déni élevé au niveau de la doctrine. On ne veut pas savoir que la simple évocation de la souveraineté du Québec provoque l'aversion de l'élite anglo-saxonne suprémaciste. Ne sommes-nous pas ici en compagnie de ceux auxquels fait allusion Monsieur Paiement, ceux qui «n'ont … eu de cesse de chercher à plaire (ou du moins à ne pas déplaire) à l'envahisseur britannique», dans «l'espoir – vain – que les ¨Anglais¨ vont un jour nous aimer et nous respecter. »



Nous touchons là les fondements politiques et idéologiques du «référendisme» : une méprise entretenue sur la nature du Canada. Le refus dans l'idée des «souverainistes envoutés» de tenir compte du rapport de domination, de la volonté du Canada de garder, éventuellement par la force, le Québec dans le Canada jusqu'à l'achèvement de sa «canadianisation» complète. Disparaît donc non seulement du décor, si ce n'était que ça! mais pire, du sous bassement analytique, tout le dispositif intellectuel permettant de faire le procès du fédéralisme. Ceci se produira en faisant disparaître du vocabulaire tous les mots qui servaient à décrire le rapport de domination, en commençant par le mot «indépendance» lui-même. Ainsi, toute référence la moindrement soutenue au rapport de force et de domination, à la libération, au colonialisme, au combat contre un adversaire redoutable et à la nécessité de s'y préparer, ne serait-ce que psychologiquement, sera désormais malvenue. Tout réel qui pourrait déplaire est évacué pour plaire à l'Anglais. Dans ce Québec rêvé, l'antagonisme de nation à nation n'existe plus. Il fait place à la souveraineté positive :  convaincre les Québécois quant à «l'aspiration normale d'un peuple normal», les convaincre en faisant un pas de coté, soit par «la preuve de la viabilité économique du Québec souverain», représenté comme le plus gros obstacle. Les années Lévesque-Parizeau sont des années de déni et j'ose le dire, de censure et d'auto-censure, afin de garder silence sur les aspects les plus dangereux du Canada en ce qui nous concerne. Il s'agit d'un système (le système du souverainisme envouté par la prétendue supériorité morale et démocratique du Canada) taillé sur mesure pour blâmer le peuple québécois de se dire non à lui-même pendant qu'il excuse le Canada de l'avoir menacé et de l'avoir triché. André D'Allemagne écrira «La lutte de libération prend l'air d'une querelle intestine de la société dominée, querelle dont le dominateur reste apparemment absent...» (8) Ce courant agira donc politiquement de manière à préserver une image idyllique du Canada.

J'ignore si les indépendantistes décomplexés (Chaput, D'Allemagne, Bourgault) auraient fait preuve de plus de sagesse si ils avaient prévalus contre René Lévesque, je n'en sais rien. Certains aspects de ce qu'ils ont laissé a vieilli, mais il faut leur reconnaître le mérite d'avoir défendu l'indépendance avec un soucis nettement plus grand de la vérité du rapport Canada-Québec que leurs successeurs. Ils disposaient d'un atout majeur, une analyse qui colle au réel quand vient le temps d'élaborer la stratégie. Un atout dont on constate douloureusement l'absence avec l'échec historique du Parti québécois. Pour revenir puissamment aux affaires de l'État avec une crédibilité retrouvée le Parti québécois devra prendre ses distances avec son passé.
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2. ibid.
4. J.-C. Pomerleau résume avec beaucoup d'à-propos, les troubles de 1837-38 nous valurent l'Acte d'Union. Le référendum de 1980 la Constitution de 1982. On pourrait rajouter que la défaite de 1995 nous donna la campagne de propagande des commandites et une morosité dont on peine encore à surmonter.
6. ibid.
7. ibid. Voir le document 6


2 commentaires:

  1. Monsieur Verrier,

    Chapeau ! Votre analyse détaillée et fort pertinente de l’état d’esprit qui prévaut depuis des décennies dans les rangs souverainistes rejoint et complète la mienne... tout en apportant de l’eau à mon moulin !

    Certes, votre approche diffère quelque peu de la mienne. Mais c’est aussi bien ainsi ! Là où vous mettez l’accent sur le contexte politique difficile dans lequel évolue le Québec par rapport au Canada, j’ai choisi de me concentrer sur une approche à laquelle j’ai donné le nom de « psycho-histoire » (dans la mesure où, comme l’indique cette expression, elle allie l’analyse psychologique à l’analyse historique). En d’autres termes, vous traitez des conditions objectives et moi des conditions subjectives qui nous ont conduits dans l’impasse actuelle.

    Vous n’avez d’ailleurs pas complètement tort d’affirmer que notre « thérapie collective » a avorté. Permettez toutefois que je mette un petit bémol à ce constat en ajoutant : jusqu’à présent ! En effet, selon moi, cette thérapie reste à faire...

    L’avenir nous dira si PKP et son futur Institut de recherche sur l’indépendance sauront contribuer à changer durablement les mentalités. En attendant, puisque vous m’avez fait l’honneur de me citer et que vous participez ainsi à mieux faire connaître mes idées sur cet aspect particulier de la question nationale, je vais vous faire une confidence : j’ai entrepris de procéder, en m’appuyant sur la théorie de la PRI élaborée par Ingeborg Bosch, à une analyse psychologique du comportement de nos élites canadiennes-françaises à travers notre histoire. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que cette approche constitue le seul remède à nos maux actuels, mais j’estime que la thérapie que je propose – pour peu qu’elle soit mise en œuvre en synergie avec d’autres approches, dont la vôtre – est indispensable si nous voulons que notre peuple ait un avenir.

    Nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler...

    D’ici là, bonne continuation de votre côté !

    Normand Paiement

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    1. Merci Monsieur Paiement pour votre commentaire. Notre thérapie collective reste à faire. Je réserve mon opinion sur l'Institut mais les nouvelles qui sortent ne me donnent pas l'impression la plus favorable pour amorcer la thérapie. Pour la théorie de la PRI élaborée par Ingeborg Bosch, j'avoue ne pas la connaître. Je me renseignerai. Nous aurons certes l'occasion d'en reparler, je n'en doute pas. Ici ou sur Vigile.

      Cordialement, GV

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